Lettre ouverte aux députés Bruno Bonnell & François Ruffin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 30 juin 2020

A l’attention des Messieurs les députés, Bruno Bonnell et François Ruffin

 

Messieurs les députés,

 

Je me présente, j’ai 30 ans et je suis handicapée moteur : je suis en fauteuil et je communique avec une synthèse vocale. J’ai recours à des aides à domicile avec la PCH « aides humaines ».
J’ai donc lu, avec attention, votre rapport sur les « métiers du lien », plus particulièrement les parties concernant les aides à domicile.
Plusieurs points m’ont interpellée et je souhaite vous en faire part.
Par souci de transparence, je précise que je vous écris à titre personnel, je ne suis porte-parole d’aucune association.

Tout d’abord, dans tout le rapport vous parlez de personnes et de publics « fragiles », définis comme étant « handicapés ou malades ». Cet amalgame (handicapé/malade/vieux=fragile) est, excusez-moi, d’un autre temps. A titre personnel, je suis docteure en mathématiques appliquées, je suis Ingénieure de Recherche CNRS avec des responsabilités, j’ai une vie sociale remplie. Alors oui, j’ai besoin d’aides humaines pour pouvoir vivre de façon autonome et indépendante. Ce n’est pas pour autant que je suis fragile ! Et je pourrais vous citer une myriade de personnes handicapées dont le terme « fragile » est à l’antipode de leur situation réelle. Cet amalgame va dans le sens du « validisme », suggérant une oppression des valides sur les handicapés. Je  suis loin d’adhérer totalement à ce concept mais ici, je ne peux que reconnaître qu’il y a un validisme latent.

Et cette idée de fragilité oriente la proposition n°3 qui m’a fait bondir :
Proposition n° 3 : Supprimer la possibilité pour des personnes physiques de bénéficier de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou de la prestation de compensation du handicap (PCH) si elles emploient directement ou à travers le mode mandataire une aide à domicile pour l’assistance aux actes de la vie quotidienne.

Elle est justifiée par « Les particuliers employeurs qui font appel à une aide à domicile sont, par définition, fragiles et souvent âgés. Ainsi, près d’un particulier employeur sur trois (hors garde d’enfant) a plus de 80 ans. Malgré l’existence de certains dispositifs comme le « Réseau Particulier Emploi » visant à les accompagner, vos rapporteurs considèrent que les particuliers employeurs ne sont pas en situation d’être des employeurs responsables veillant aux bonnes conditions de travail de leurs salariés et facilitant leur accès à la formation professionnelle. »

Mais je ne comprends pas pourquoi les particuliers employeurs d’une aide à domicile, bénéficiaires de l’APA et de la PCH, ne sont pas en situation d’être des employeurs responsables. Sur quoi vous appuyez-vous pour arriver à cette affirmation injuste et, honnêtement, insultante?
Après dix ans chez un service prestataire, j’ai décidé de passer en emploi direct de deux aides à domicile. Je peux vous assurer que j’ai lu tous les articles législatifs sur l’emploi direct afin de faire les choses correctement. Et j’ai découvert des groupes Facebook affiliés à l’association Gré à Gré et à l’association CHA dans lesquels les particuliers employeurs ont une multitude d’échanges pour répondre à toutes les problématiques afin justement de garantir des bonnes conditions de travail aux salariés. Certes, il y a sans doute des particuliers employeurs abuseurs, le handicap ne donne pas la sainteté, mais comme sur tout le marché du travail et eux aussi s’exposent aux procès et tout ce qui s’ensuit. Mais, je repose la question pourquoi tout particulier employeur handicapé et/ou âgé serait irresponsable ?

Maintenant, pourquoi j’ai quitté le système des services prestataires ? Votre rapport se centre sur le traitement des salariés mais sans réellement aborder ce qu’il se passe quotidiennement chez les personnes bénéficiaires.
Les plannings sont imposés aux aides à domicile et aux bénéficiaires, ne tenant pas du tout en compte de la temporalité de la vie du bénéficiaire.
Il y a un turn-over incroyable, un mois, par exemple j’ai eu cinq intervenants différents par semaine. Avec chaque intervenant, il faut réexpliquer, se réadapter et quand on a créé une routine et un lien de confiance, le service prestataire nous change d’intervenant sans concertation préalable.  Et bon, parfois on tombe sur des « cas ». Quand il faut que l’aide à domicile nous aide à préparer le repas et qu’elle ne sait pas que des pâtes se cuisent dans de l’eau, qu’elle laisse les poubelles en plan dans le salon, avant un week-end, car elle n’a pas trouvé les clés du local, qu’elle range les habits mouillés dans une commode, ou qu’elle se permette de faire des commentaires sur notre vie privée et intime là oui, on se sent fragilisé, abandonné, voire maltraité.
Et ce type d’anecdotes peut vous être raconté par n’importe quel bénéficiaire de service prestataire, indépendamment de la franchise du service prestataire, croyez-moi. Ainsi, notre seul levier de pression, quand ça se passe mal, est de « menacer » de quitter le service prestataire pour un service mandataire ou l’emploi direct.

Rappelons que le service mandataire et l’emploi direct nous permettent de chercher et de trouver des personnes nous correspondant bien et avec qui nous pouvons lier un lien de confiance (car n’est-ce pas après tout le plus important ?), de mettre en place une organisation qui nous convienne aussi bien à nous-mêmes mais aussi aux salariés. L’emploi direct nous donne beaucoup de responsabilités mais aussi une autonomie et une indépendance.

Je suis tout à fait d’accord, « l’aide à domicile auprès de publics fragiles doit prendre la forme d’un véritable service public au sens fonctionnel – il s’agit d’une activité destinée à satisfaire un besoin d’intérêt général – comme au sens organique – il s’agit d’une activité que l’État doit encore davantage régulier. ».
Mais au lieu de s’attaquer, en premier lieu, aux services mandataires et à l’emploi direct, il faudrait réformer le système dans sa globalité. Tout d’abord, pour l’attribution des heures de PCH/d’APA, il faut arrêter de nous demander de faire rentrer nos besoins dans des cases étriquées pré-établies mais de prendre en compte nos besoins réels. Il faut revaloriser le métier comme vous le préconisez, en formant réellement les aides à domicile, en augmentant les salaires et en supprimant les contrats précaires. Et il faut donner la possibilité aux bénéficiaires ET aux aides à domiciles, dans les services prestataires, de choisir leur binôme aidant/aidé afin de créer un lien de confiance pérenne. Lorsque ces conditions seront remplies, peut-être qu’on pourra envisager de donner le monopole aux services prestataires.
En attendant, je trouve que ce serait dangereux, injuste voire insultant de nous priver de la liberté de choisir quelle option -service prestataire, service mandataire ou emploi direct- nous convient le mieux.

En lisant la liste des personnes et organismes que vous avez consultés pour ce rapport, seule la présidente d’une association de handicapés, Mme Odile Maurin de HandiSocial, a été consultée.

Je déplore que des associations telles que l’association Gré à gré, spécialiste de l’emploi direct, ou encore l’association CHA n’aient pas été consultées, vous auriez pu ainsi avoir d’autres points de vue éclairants.

Je me permets de publier ce courrier sur mon blog et les réseaux sociaux sur lesquels votre rapport crée un certain émoi. J’y communiquerai bien sûr toute réponse de votre part, cela intéressera beaucoup.

Quant à moi, je me tiens à votre disposition pour tout échange.

Veuillez, Messieurs, agréer mes salutations distinguées.

 

Emmanuelle Kristensen

Envoyée par email aux députés le 30 juin 2020

{lang: 'fr'}
Ce contenu a été publié dans coup de gueule, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

14 réponses à Lettre ouverte aux députés Bruno Bonnell & François Ruffin

  1. Rémi Gendarme-Cerquetti dit :

    Bonjour Emmanuelle, ton courrier est très bien, j’étais pas très loin de lui en dire autant au père Ruffin mais tu m’as devancé. En tout cas bravo et j’espère bien être tenu au courant.

  2. Martin dit :

    Rien a rajouter Martine qui emploie 2 salariés en emploi direct

  3. SISA José dit :

    alors attention : DONNE quelques muscles encore opérationnels et de bonne qualité, contre un peu du cerveau d’Emmanuelle …. Merci ! José SISA

    • Emmanuelle dit :

      Haha c’est gentil mais je vais tâcher de garder mon cerveau 😉

      • SISA José dit :

        🙂
        je savais bien que çà ferait rire !
        Mais … l’avantage, avec l’échange de cerveau, c’est que, celui qui
        donne le garde en même temps !
        c’est celui qui reçoit (moi) qui en a plus !
        sympa non ?
        José

  4. GOUTTE dit :

    Merci Emmanuelle! La voix des non consultés se fait entendre. J’ai recours à une association prestataire pour ma fille et j’en suis pleinement satisfaite après avoir essuyé les déboires avec une précédente association mandataire qui avait omis de régler les cotisations ursaff et l’affaire a pu être résolue grâce au médiateur de l’urssaf. En complément j’ai quelques personnes en emploi direct et que ce soit la Fepem ou le site du CESU, il n’y a aucun problème. Merci d’avoir insisté sur le choix. Laisser le choix du mode dans l’utilisation de la PCH aide humaine quand tant de choses sont imposées par ailleurs en raison du handicap.

  5. JEAN-PHILIPPE PIAT dit :

    Merci pour votre réactivité

  6. julien Legrand dit :

    Magnifique, très bien écrit ! On attend sa réponse

  7. Menu Poubane Josette dit :

    Bonjour,
    Votre article est réconfortant et très clair et je vous en remercie.
    J’ai 4 enfants, le benjamin de 46 ans est atteint d’une Infirmité Motrice Cérébrale , avec handicap moteur extrême et dépendance totale pour tous les actes de la vie quotidienne. Incontinent à la suite d’une intervention chirurgicale osseuse à 20 ans.
    Il a suivi une scolarité jusqu’en début de 1ère en milieu normal, classe normale, le deuxième élève accompagné en France, ceci en 1985. Il a fallu se battre car ce n’était pas la norme alors, mais il a prouvé que malgré ses grandes difficultés motrices, « il était alors un enfant pas comme tout le monde, mais un enfant parmi les autres », ses propos à l’âge de 11 ans, et que la société devait l’accepter tel qu’il est.
    A 22 ans, il a voulu vivre seul à domicile.
    A l’époque il ne bénéficiait que de 3 heures d’auxiliaires de vie alors qu’il faut être deux pour les transferts, pas de matériel adapté à son état pour le transfert.
    puis il a bénéficié de 6 h d’aide humaine et la loi de de 2005 lui a permis d’obtenir la PCH Aides humaines 24 h/24, à 32 ans 1/2, qu’il emploie en gré à gré, car il forme lui-même le personnel dont il a besoin : x 6.
    Ceci non sans difficultés, les référentiels pour l’évaluation sont une honte :
    demande-t-on à un valide combien de temps il passe au toilettes, combien de temps prend cette toilette ? et lorsqu’il faut refaire cette toilette, « combien de temps ».
    Mon fils s’est senti humilié et l’a dit et n’a plus voulu répondre à ces questionnaires indignes.
    Ces messieurs les députés qui ont l’outrecuidance de faire les propositions infâmes et indignes pour une personne dépendante, je les invite à venir passer 8 jours chez mon fils, et « mettre la main à la pâte », ceci avec son accord.
    Les problèmes financiers que vous soulevez sont très importants :
    Salaires trop bas,
    Mon fils a une assistant de de vie depuis 14 ans 1/2, qui est payé comme une débutante, ce qui est inadmissible.
    Si elle part pour quelque raison que ce soit, l’indemnité de licenciement sera lourde, je n’ai pas d’autres moyens, que l’AAH et le complément de ressources pour vivre(+ la PCH aides humaines 24 h/24), comme beaucoup de personnes handicapées,
    sans occulter toutes les dépenses inhérentes au handicap qui ne sont pas prises en charge.
    Merci de m’avoir lue et merci encore de votre démarche.
    Mme Poubane 1er Juillet 2020

    • Emmanuelle dit :

      En 1985… Votre fils nous a, pour ainsi dire, ouvert la voie!
      Oui, les évaluations PCH sont un grand moment d’humiliation, la dernière fois on m’a dit « votre vie sociale est estimée à 30 min/semaine » (faire les courses).

  8. Pascal MARTIN dit :

    Billet d’humeur, de mauvaise humeur !
    les métiers du lien ! Ou comment mieux entraver des personnes dépendantes en restraignant le libre choix de leur mode de vie.
    Il est nécessaire de rappeler à ces illuminés qui projettent sur les dénommées  » personnes physiques » toutes sortes de représentations psychiques qui encombrent leur cerveau névrosé que la dépendance, le handicap, que peuvent subir nombre de nos concitoyens, n’est pas un champ d’expérimentation de leurs derniers délirs.
    Il serait respectueux envers les personnes que ces deux rapporteurs puissent justement nommer les personnes dont elles parlent : personnes dépendantes ou handicapées physiques, et non pas faire l’impasse sur ce qui caractérise l’attribution de l’APA ou de la PCH.
    Par ailleurs, il serait utile de distinguer les montants attribués par la PCH pour rémunérer une auxiliaire de vie: 11 euros pour un particulier employeur, 22 euros pour un SAAD.
    Sachant que dans les deux situations les auxiliaires de vie sont payées au SMIC.
    Etc …
    Il est temps d’organiser des actions de communication collectives pour se libérer de liens qui entravent !

  9. Krust dit :

    Bravo Emmanuelle,
    Je suis justement à la recherche d’une aide ménagère. J’ai pu tester le CESU d’ici lorsque ma compagne vivait ses dernières semaines et la personne était une vraie professionnelle et rigolote en même temps.
    Je vais essayer le CESU et sinon la PCH mais qui prendra beaucoup plus de temps à mettre en place.
    Merci beaucoup Emmanuelle d’être un peu notre porte parole.

  10. San Martin Zbinden, Cecilia dit :

    Voici quelques exemples de principes d’exclusion :
    Ce gouvernement met en exergue une spirale de mesures visant à démanteler les conquêtes sociales de la population qui remontent aux années 1960.
    La condition de vie des personnes en situation de handicap commence à se détériorer. Le gouvernement a supprimé le taux d’accessibilité de 100 % dans la construction de nouveaux logements, seul le Parlement a accordé une miette de 10 % qui est assumée sans regrets et continue de remettre en question l’aide sociale nécessaire au développement et à l’autonomie des personnes. Les principes de la loi du 11 février 2005 qui a ouvert une porte importante à l’équité entre les personnes et à leur autonomie ainsi qu’au libre choix des personnes dans leur projet de vie.
    La population en général n’est pas informée des questions qui la concernent directement, la presse en parle de manière très partiale ; nous vivons donc un tournant dangereux qui nous conduit à une situation sans précédent qui apportera des souffrances supplémentaires aux familles et à leurs aidants.

  11. Brigitte dit :

    Bravo Emmanuelle
    Ne lâche rien, je te fais confiance pour ça!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *