Lettre ouverte aux députés Bruno Bonnell & François Ruffin

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Mise à jour – 10/09/2020

Cet après-midi, M. Ruffin a organisé une visio avec 9 handis, dont moi-même, qui l’avaient interpellé suite à ce rapport. Il y a eu un tour de table et la discussion a duré 1h15. Chacun a abordé sa situation personnelle pour témoigner. Comme souvent, c’était d’un côté très bien de donner un aperçu de la « vraie vie » avec des cas très précis mais d’un autre côté cela n’a pas permis un débat de fond sur des propositions pour faire évoluer la législation.
Il a admis sans ambiguïté son ignorance vis à vis de la réalité du côté des handis ayant recours aux services prestataires. Il supprimera la proposition n°3. Cependant, de son point de vue, il ne faut pas idéaliser l’emploi direct qui a des limites, notamment pour l’ancienneté,… Dans l’idéal, il souhaiterait un service publique pour l’aide à la personne (moi aussi), chose probablement très utopique.
A suivre.
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Le 30 juin 2020

A l’attention des Messieurs les députés, Bruno Bonnell et François Ruffin

 

Messieurs les députés,

 

Je me présente, j’ai 30 ans et je suis handicapée moteur : je suis en fauteuil et je communique avec une synthèse vocale. J’ai recours à des aides à domicile avec la PCH « aides humaines ».
J’ai donc lu, avec attention, votre rapport sur les « métiers du lien », plus particulièrement les parties concernant les aides à domicile.
Plusieurs points m’ont interpellée et je souhaite vous en faire part.
Par souci de transparence, je précise que je vous écris à titre personnel, je ne suis porte-parole d’aucune association.

Tout d’abord, dans tout le rapport vous parlez de personnes et de publics « fragiles », définis comme étant « handicapés ou malades ». Cet amalgame (handicapé/malade/vieux=fragile) est, excusez-moi, d’un autre temps. A titre personnel, je suis docteure en mathématiques appliquées, je suis Ingénieure de Recherche CNRS avec des responsabilités, j’ai une vie sociale remplie. Alors oui, j’ai besoin d’aides humaines pour pouvoir vivre de façon autonome et indépendante. Ce n’est pas pour autant que je suis fragile ! Et je pourrais vous citer une myriade de personnes handicapées dont le terme « fragile » est à l’antipode de leur situation réelle. Cet amalgame va dans le sens du « validisme », suggérant une oppression des valides sur les handicapés. Je  suis loin d’adhérer totalement à ce concept mais ici, je ne peux que reconnaître qu’il y a un validisme latent.

Et cette idée de fragilité oriente la proposition n°3 qui m’a fait bondir :
Proposition n° 3 : Supprimer la possibilité pour des personnes physiques de bénéficier de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou de la prestation de compensation du handicap (PCH) si elles emploient directement ou à travers le mode mandataire une aide à domicile pour l’assistance aux actes de la vie quotidienne.

Elle est justifiée par « Les particuliers employeurs qui font appel à une aide à domicile sont, par définition, fragiles et souvent âgés. Ainsi, près d’un particulier employeur sur trois (hors garde d’enfant) a plus de 80 ans. Malgré l’existence de certains dispositifs comme le « Réseau Particulier Emploi » visant à les accompagner, vos rapporteurs considèrent que les particuliers employeurs ne sont pas en situation d’être des employeurs responsables veillant aux bonnes conditions de travail de leurs salariés et facilitant leur accès à la formation professionnelle. »

Mais je ne comprends pas pourquoi les particuliers employeurs d’une aide à domicile, bénéficiaires de l’APA et de la PCH, ne sont pas en situation d’être des employeurs responsables. Sur quoi vous appuyez-vous pour arriver à cette affirmation injuste et, honnêtement, insultante?
Après dix ans chez un service prestataire, j’ai décidé de passer en emploi direct de deux aides à domicile. Je peux vous assurer que j’ai lu tous les articles législatifs sur l’emploi direct afin de faire les choses correctement. Et j’ai découvert des groupes Facebook affiliés à l’association Gré à Gré et à l’association CHA dans lesquels les particuliers employeurs ont une multitude d’échanges pour répondre à toutes les problématiques afin justement de garantir des bonnes conditions de travail aux salariés. Certes, il y a sans doute des particuliers employeurs abuseurs, le handicap ne donne pas la sainteté, mais comme sur tout le marché du travail et eux aussi s’exposent aux procès et tout ce qui s’ensuit. Mais, je repose la question pourquoi tout particulier employeur handicapé et/ou âgé serait irresponsable ?

Maintenant, pourquoi j’ai quitté le système des services prestataires ? Votre rapport se centre sur le traitement des salariés mais sans réellement aborder ce qu’il se passe quotidiennement chez les personnes bénéficiaires.
Les plannings sont imposés aux aides à domicile et aux bénéficiaires, ne tenant pas du tout en compte de la temporalité de la vie du bénéficiaire.
Il y a un turn-over incroyable, un mois, par exemple j’ai eu cinq intervenants différents par semaine. Avec chaque intervenant, il faut réexpliquer, se réadapter et quand on a créé une routine et un lien de confiance, le service prestataire nous change d’intervenant sans concertation préalable.  Et bon, parfois on tombe sur des « cas ». Quand il faut que l’aide à domicile nous aide à préparer le repas et qu’elle ne sait pas que des pâtes se cuisent dans de l’eau, qu’elle laisse les poubelles en plan dans le salon, avant un week-end, car elle n’a pas trouvé les clés du local, qu’elle range les habits mouillés dans une commode, ou qu’elle se permette de faire des commentaires sur notre vie privée et intime là oui, on se sent fragilisé, abandonné, voire maltraité.
Et ce type d’anecdotes peut vous être raconté par n’importe quel bénéficiaire de service prestataire, indépendamment de la franchise du service prestataire, croyez-moi. Ainsi, notre seul levier de pression, quand ça se passe mal, est de « menacer » de quitter le service prestataire pour un service mandataire ou l’emploi direct.

Rappelons que le service mandataire et l’emploi direct nous permettent de chercher et de trouver des personnes nous correspondant bien et avec qui nous pouvons lier un lien de confiance (car n’est-ce pas après tout le plus important ?), de mettre en place une organisation qui nous convienne aussi bien à nous-mêmes mais aussi aux salariés. L’emploi direct nous donne beaucoup de responsabilités mais aussi une autonomie et une indépendance.

Je suis tout à fait d’accord, « l’aide à domicile auprès de publics fragiles doit prendre la forme d’un véritable service public au sens fonctionnel – il s’agit d’une activité destinée à satisfaire un besoin d’intérêt général – comme au sens organique – il s’agit d’une activité que l’État doit encore davantage régulier. ».
Mais au lieu de s’attaquer, en premier lieu, aux services mandataires et à l’emploi direct, il faudrait réformer le système dans sa globalité. Tout d’abord, pour l’attribution des heures de PCH/d’APA, il faut arrêter de nous demander de faire rentrer nos besoins dans des cases étriquées pré-établies mais de prendre en compte nos besoins réels. Il faut revaloriser le métier comme vous le préconisez, en formant réellement les aides à domicile, en augmentant les salaires et en supprimant les contrats précaires. Et il faut donner la possibilité aux bénéficiaires ET aux aides à domiciles, dans les services prestataires, de choisir leur binôme aidant/aidé afin de créer un lien de confiance pérenne. Lorsque ces conditions seront remplies, peut-être qu’on pourra envisager de donner le monopole aux services prestataires.
En attendant, je trouve que ce serait dangereux, injuste voire insultant de nous priver de la liberté de choisir quelle option -service prestataire, service mandataire ou emploi direct- nous convient le mieux.

En lisant la liste des personnes et organismes que vous avez consultés pour ce rapport, seule la présidente d’une association de handicapés, Mme Odile Maurin de HandiSocial, a été consultée.

Je déplore que des associations telles que l’association Gré à gré, spécialiste de l’emploi direct, ou encore l’association CHA n’aient pas été consultées, vous auriez pu ainsi avoir d’autres points de vue éclairants.

Je me permets de publier ce courrier sur mon blog et les réseaux sociaux sur lesquels votre rapport crée un certain émoi. J’y communiquerai bien sûr toute réponse de votre part, cela intéressera beaucoup.

Quant à moi, je me tiens à votre disposition pour tout échange.

Veuillez, Messieurs, agréer mes salutations distinguées.

 

Emmanuelle Kristensen

Envoyée par email aux députés le 30 juin 2020

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16 réponses à Lettre ouverte aux députés Bruno Bonnell & François Ruffin

  1. Rémi Gendarme-Cerquetti dit :

    Bonjour Emmanuelle, ton courrier est très bien, j’étais pas très loin de lui en dire autant au père Ruffin mais tu m’as devancé. En tout cas bravo et j’espère bien être tenu au courant.

  2. Martin dit :

    Rien a rajouter Martine qui emploie 2 salariés en emploi direct

  3. SISA José dit :

    alors attention : DONNE quelques muscles encore opérationnels et de bonne qualité, contre un peu du cerveau d’Emmanuelle …. Merci ! José SISA

    • Emmanuelle dit :

      Haha c’est gentil mais je vais tâcher de garder mon cerveau 😉

      • SISA José dit :

        🙂
        je savais bien que çà ferait rire !
        Mais … l’avantage, avec l’échange de cerveau, c’est que, celui qui
        donne le garde en même temps !
        c’est celui qui reçoit (moi) qui en a plus !
        sympa non ?
        José

  4. GOUTTE dit :

    Merci Emmanuelle! La voix des non consultés se fait entendre. J’ai recours à une association prestataire pour ma fille et j’en suis pleinement satisfaite après avoir essuyé les déboires avec une précédente association mandataire qui avait omis de régler les cotisations ursaff et l’affaire a pu être résolue grâce au médiateur de l’urssaf. En complément j’ai quelques personnes en emploi direct et que ce soit la Fepem ou le site du CESU, il n’y a aucun problème. Merci d’avoir insisté sur le choix. Laisser le choix du mode dans l’utilisation de la PCH aide humaine quand tant de choses sont imposées par ailleurs en raison du handicap.

  5. JEAN-PHILIPPE PIAT dit :

    Merci pour votre réactivité

  6. julien Legrand dit :

    Magnifique, très bien écrit ! On attend sa réponse

  7. Menu Poubane Josette dit :

    Bonjour,
    Votre article est réconfortant et très clair et je vous en remercie.
    J’ai 4 enfants, le benjamin de 46 ans est atteint d’une Infirmité Motrice Cérébrale , avec handicap moteur extrême et dépendance totale pour tous les actes de la vie quotidienne. Incontinent à la suite d’une intervention chirurgicale osseuse à 20 ans.
    Il a suivi une scolarité jusqu’en début de 1ère en milieu normal, classe normale, le deuxième élève accompagné en France, ceci en 1985. Il a fallu se battre car ce n’était pas la norme alors, mais il a prouvé que malgré ses grandes difficultés motrices, « il était alors un enfant pas comme tout le monde, mais un enfant parmi les autres », ses propos à l’âge de 11 ans, et que la société devait l’accepter tel qu’il est.
    A 22 ans, il a voulu vivre seul à domicile.
    A l’époque il ne bénéficiait que de 3 heures d’auxiliaires de vie alors qu’il faut être deux pour les transferts, pas de matériel adapté à son état pour le transfert.
    puis il a bénéficié de 6 h d’aide humaine et la loi de de 2005 lui a permis d’obtenir la PCH Aides humaines 24 h/24, à 32 ans 1/2, qu’il emploie en gré à gré, car il forme lui-même le personnel dont il a besoin : x 6.
    Ceci non sans difficultés, les référentiels pour l’évaluation sont une honte :
    demande-t-on à un valide combien de temps il passe au toilettes, combien de temps prend cette toilette ? et lorsqu’il faut refaire cette toilette, « combien de temps ».
    Mon fils s’est senti humilié et l’a dit et n’a plus voulu répondre à ces questionnaires indignes.
    Ces messieurs les députés qui ont l’outrecuidance de faire les propositions infâmes et indignes pour une personne dépendante, je les invite à venir passer 8 jours chez mon fils, et « mettre la main à la pâte », ceci avec son accord.
    Les problèmes financiers que vous soulevez sont très importants :
    Salaires trop bas,
    Mon fils a une assistant de de vie depuis 14 ans 1/2, qui est payé comme une débutante, ce qui est inadmissible.
    Si elle part pour quelque raison que ce soit, l’indemnité de licenciement sera lourde, je n’ai pas d’autres moyens, que l’AAH et le complément de ressources pour vivre(+ la PCH aides humaines 24 h/24), comme beaucoup de personnes handicapées,
    sans occulter toutes les dépenses inhérentes au handicap qui ne sont pas prises en charge.
    Merci de m’avoir lue et merci encore de votre démarche.
    Mme Poubane 1er Juillet 2020

    • Emmanuelle dit :

      En 1985… Votre fils nous a, pour ainsi dire, ouvert la voie!
      Oui, les évaluations PCH sont un grand moment d’humiliation, la dernière fois on m’a dit « votre vie sociale est estimée à 30 min/semaine » (faire les courses).

  8. Pascal MARTIN dit :

    Billet d’humeur, de mauvaise humeur !
    les métiers du lien ! Ou comment mieux entraver des personnes dépendantes en restraignant le libre choix de leur mode de vie.
    Il est nécessaire de rappeler à ces illuminés qui projettent sur les dénommées  » personnes physiques » toutes sortes de représentations psychiques qui encombrent leur cerveau névrosé que la dépendance, le handicap, que peuvent subir nombre de nos concitoyens, n’est pas un champ d’expérimentation de leurs derniers délirs.
    Il serait respectueux envers les personnes que ces deux rapporteurs puissent justement nommer les personnes dont elles parlent : personnes dépendantes ou handicapées physiques, et non pas faire l’impasse sur ce qui caractérise l’attribution de l’APA ou de la PCH.
    Par ailleurs, il serait utile de distinguer les montants attribués par la PCH pour rémunérer une auxiliaire de vie: 11 euros pour un particulier employeur, 22 euros pour un SAAD.
    Sachant que dans les deux situations les auxiliaires de vie sont payées au SMIC.
    Etc …
    Il est temps d’organiser des actions de communication collectives pour se libérer de liens qui entravent !

  9. Krust dit :

    Bravo Emmanuelle,
    Je suis justement à la recherche d’une aide ménagère. J’ai pu tester le CESU d’ici lorsque ma compagne vivait ses dernières semaines et la personne était une vraie professionnelle et rigolote en même temps.
    Je vais essayer le CESU et sinon la PCH mais qui prendra beaucoup plus de temps à mettre en place.
    Merci beaucoup Emmanuelle d’être un peu notre porte parole.

  10. San Martin Zbinden, Cecilia dit :

    Voici quelques exemples de principes d’exclusion :
    Ce gouvernement met en exergue une spirale de mesures visant à démanteler les conquêtes sociales de la population qui remontent aux années 1960.
    La condition de vie des personnes en situation de handicap commence à se détériorer. Le gouvernement a supprimé le taux d’accessibilité de 100 % dans la construction de nouveaux logements, seul le Parlement a accordé une miette de 10 % qui est assumée sans regrets et continue de remettre en question l’aide sociale nécessaire au développement et à l’autonomie des personnes. Les principes de la loi du 11 février 2005 qui a ouvert une porte importante à l’équité entre les personnes et à leur autonomie ainsi qu’au libre choix des personnes dans leur projet de vie.
    La population en général n’est pas informée des questions qui la concernent directement, la presse en parle de manière très partiale ; nous vivons donc un tournant dangereux qui nous conduit à une situation sans précédent qui apportera des souffrances supplémentaires aux familles et à leurs aidants.

  11. Brigitte dit :

    Bravo Emmanuelle
    Ne lâche rien, je te fais confiance pour ça!

  12. Rémi Gendarme-Cerquetti dit :

    Bonjour, 
    Il y a quelques semaines j’ai constaté que François Ruffin que je lis souvent dans le journal Fakir auquel je suis abonné et qui, depuis 2017, est député affilié au groupe parlementaire de la France Insoumise, avait rendu, avec un autre député, LREM, un rapport parlementaire sur les métiers du lien. 
    La troisième proposition de ce rapport est : 
    Proposition n° 3 : Supprimer la possibilité pour des personnes physiques de bénéficier de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou de la prestation de compensation du handicap (PCH) si elles emploient directement ou à travers le mode mandataire une aide à domicile pour l’assistance aux actes de la vie quotidienne (législatif). 
    En lisant celle-ci, je me doute de bien des réactions. Celles-ci n’ont pas tardé à venir, sur ma boite mail, et en cherchant un peu, sur internet aussi. C’est pourquoi j’ai décidé d’écrire ce mail. 
    Je veux vous raconter un peu mes rapports à ce vilain mot qu’on appelle ‘autonomie’. Naturellement, je me dis que beaucoup de ce que vous allez lire, vous le connaissez déjà puisque c’est peut être un peu votre histoire à vous aussi. Mais ‘peut-être’ seulement. 
    Je suis né en 1983 avec un handicap moteur très invalidant. Administrativement, il n’y avait pas grand chose. Une loi de 1975 qui s’adressait davantage aux anciens combattants qu’aux personnes handicapées qui voulaient vivre autonomes, indépendantes et libres.
    Donc, comme d’autres, moi et mes parents en avons chié pour faire financer des fauteuils électriques pour enfant, pour que je vive une scolarité à peu près confortable. 
    Lorsque j’ai eu 18 ans, le terme « autonomie » est devenu une injonction donnée par l’Institut d’Education Motrice que j’avais choisi d’intégrer pour suivre mes études dans les universités de Bordeaux. « Sois autonome » qui voulait, en fait, dire « démerde toi tout seul ». 
    Bon. 
    En 2004, quitte à me mettre en danger en vivant avec l’ACTP, Allocation Compensatrice pour Tierce Personnes (quelque chose comme 750€ par mois) comme seule ressource pour tenter d’embaucher des auxiliaires de vie, il fallait que je parte de cet établissement.
    Fort heureusement, presque la veille de mon emménagement, la délégation APF avec qui j’étais en contact, m’a appelé pour me dire qu’un truc s’appelant ‘Forfait Grande Dépendance’ avait été débloqué et que je pouvais en bénéficier. Ces derniers doublaient ou triplaient l’ACTP. 
    Je pouvais en bénéficier à condition de passer par un service mandataire ou prestataire. Cette délégation était attachée à un service mandataire qui acceptait de me laisser fonctionner comme je le fais actuellement, c’est-à-dire en  »emploi direct » dont la partie administrative (bulletins de salaires, déclarations et règlement URSSAF) est assurée par le service.
    L’année d’après, la PCH, Prestation de Compensation du handicap, a été inaugurée. J’ai choisi de rester avec ce fonctionnement par service mandataire. 
    C’est donc assez joyeusement que j’ai vécu mes premières années de vie étudiante et autonome. Même si mon handicap était déjà très important, je crois que j’étais heureux d’expérimenter mes compétences en organisant ma vie comme je la voulais, en formant des étudiant·e·s totalement novices aux différents gestes de soins. Expérimenter aussi des prises de risques que je choisissais.
    Je crois bien que ma propre in-expérience a fait que j’ai pris parfois une certaine liberté avec les règles du code du travail. Après tout, personne, surtout pas le Conseil Général ni l’APF, n’était là pour m’apprendre ma nouvelle fonction d’employeur.   
    Ces premières années étaient sans doute prises par le vertige de pouvoir enfin choisir et décider quotidiennement de mon mode de vie. C’est peu de le dire, qu’en 3 ans de vie institutionnelle, j’ai suffisamment effleuré l’enfer que pouvait être une vie où toute la gestion et les décisions du quotidien relevaient d’autrui.
    Au début, faire passer des entretiens d’embauche de personnes motivées avait un caractère ludique tout à fait stimulant. Même quand les candidat·e·s avaient des problématiques qui dissuadaient de les embaucher, l’anecdote était quelquefois suffisamment croustillante pour donner envie de travailler son attitude d’employeur pour perfectionner encore les entretiens d’embauche que je faisais passer. Au bout de quelques années et quelques entretiens dans lesquels je m’étais particulièrement investi, pour voir finalement la ou le candidat·e·s refuser le poste, j’ai commencé à en avoir marre.
    D’autre part, voir arriver sur mon compte une somme de plusieurs milliers d’euros, alors que je survivais avec mes 800€ d’AAH, savoir que potentiellement cette somme serait contrôlée et qu’il me fallait la dépenser tout à fait justement, n’a jamais été agréable. C’est même peu dire. Être forcé d’endosser la fonction de ‘patron’ est une imposture symbolique qui m’a toujours beaucoup dérangé. 
    J’en ai rapidement vécu les conséquences lorsque le conseil général m’a brutalement coupé deux mois de PCH en 2007. J’étais incapable de fournir les documents justifiant, selon eux, des bonnes dépenses. 
    Avec le temps, je me suis rendu compte que le métier que je faisais exister en recrutant, en formant, en embauchant des gens que j’appelais auxiliaire de vie (et j’appelle maintenant assistant·e·s) n’existait pas.
    J’avais souvent besoin de me déplacer en France. Pour cela il m’aurait été bien confortable de pouvoir m’adresser à n’importe quel service prestataire qui sache mettre à disposition, des personnes qualifiées sur de grandes amplitudes horaires. Je n’en ai que trop rarement trouvé. 
    Plus tard, après mon déménagement dans un autre département, ce même conseil général (devenu départemental) à fait de nouveau un soit disant contrôle d’effectivité qui me reprochait de n’avoir pas justifié 57 000 euros. Je suis parti en démarches juridiques interminables et l’affaire est encore en cours. 
    Aujourd’hui j’habite à Rennes et ma PCH couvre à peu près 770h mensuelles (soit plus de 24h par jour). J’emploie une assistante quasiment uniquement pour m’aider à l’organisation administrative. Une autre personne non salariée m’aide activement quotidiennement à la gestion de mes salarié·e·s. 
    J’ai aujourd’hui vécu avec la PCH dans 3 départements différents. Pour l’instant, il n’y a qu’en Ille-et-Vilaine que j’ai trouvé un département qui prenne vraiment soin de moi. Qui ne me désigne pas d’emblée comme coupable et qui accepte de recalculer, quitte à s’apercevoir de ses éventuelles erreurs. 
    Cette position d’employeur et surtout toutes les contraintes qui y sont associées me pèsent énormément. Je trouve bête d’en arriver à une situation où deux ou trois fois par an je suis quasiment prêt à sacrifier toute mon autonomie et ma vie en appartement pour ne plus avoir à gérer cette prestation que je n’ai pas choisi de percevoir. 
    Autant il me paraît indispensable que ce soit moi qui indique précisément les gestes dont j’ai besoin, le moment de les effectuer, la manière de les faire mais aussi les moments où je souhaite être seul etc, autant je ne vois aucun intérêt à effectuer des recrutements aléatoires*, à gérer les décomptes mensuels d’heures, les droits à congé, les attestations pour maladie, le versements des cotisations sociales ou je ne sais quoi d’autre qui n’apportent aucun bénéfice à mon quotidien et me mangent une énergie précieuse. 
    Aujourd’hui, la période des mois de juin à d’août est bien souvent anticipée depuis le mois de février pour organiser les demandes de congés de mes salarié·e·s. C’est une période terriblement anxiogène durant laquelle je n’ai pas le sentiment d’être « en vacances ».
    Ainsi je verrais d’un très bon œil une modification du système d’aide à domicile qui me dispenserait de toutes ces corvées, si, bien sûr, j’avais l’assurance :
    de garder le même nombre d’heures à utiliser chaque mois
    de participer au recrutement et à la formation des assistant·e·s et de conserver un droit de veto
    qu’une équipe d’assistant·e·s reste la plus stable possible, auprès de moi
    que les droits des assistant·e·s sont respectés 
    que je peux trouver un service équivalent partout où je me déplace en France (Si tout ceci va bien alors des projets à l’étranger se feront sans problème).
    Que le métier d’assistant·e·s existe réellement c’est-à-dire qu’une carrière y soit possible, que des formations continues, notamment à l’écoute, y soit dispensées, (il faudrait aussi pouvoir former les personnes concernées à se faire aider : formuler, demander, approuver, refuser, etc). Il s’agirait aussi de parler sérieusement de médecine du travail, d’apprentissage des postures, de supervision, de groupe de parole, de reconversion professionnelle, et j’en oublie ; tout cela en relation étroite avec les usagers qui le souhaitent.
    que les prises en charges 24h/24h soient généralisées. 
    J’apprécierais enfin d’être reconnu, y compris financièrement, pour le travail gratuit que je juge fournir en formant des gens à s’occuper de moi. 
    En relisant les propositions de Ruffin et Bonnell, je vois bien que leur constat est fait à partir de la situation intolérable de services mandataires qui maltraitent les aidants et les aidés. Si leurs propositions étaient réellement sérieusement mises en œuvre, je pense que nous aurions beaucoup moins de problème à travailler avec n’importe quel service. Je me dis que les compétences et le temps des personnes aidantes seraient forcément augmentés et que la qualité du service n’en serait que meilleure : des personnes formées, mieux payées et disposant d’un temps suffisant nous offriront un meilleur service quoi qu’il en soit.

    En lisant cette proposition n° 3 j’ai eu le même réflexe que vous et elle m’a fait bondir (si je peux dire) mais au final non, je ne crois pas que la PCH et son système actuel soient à défendre à tout prix.
    Aujourd’hui la PCH me semble être un authentique cadeau empoisonné. Bien sûr, les luttes pour l’autonomie restent plus que jamais légitimes mais, pour l’heure, il reste à inventer un système meilleur et c’est ce que j’ai dit à mon ami François Ruffin.
    Je voulais le partager avec vous.

    *Aujourd’hui le marché de l’emploi est tellement sinistré que les premier·ère·s candidat·e·s sont souvent les personnes les moins compétentes et les moins formées cherchant désespérément à survivre dans cette jungle. Parfois même aucun candidat·e·s ne se présente sans que je puisse m’expliquer pourquoi. Avec plus de 10 ans d’expérience en recrutement, il m’est toujours très difficile de trouver la personne qui conviendra, même après plus de 30 mn d’entretien.

    • Emmanuelle dit :

      Bonjour
      Merci beaucoup pour votre témoignage.
      Nous arrivons à la même conclusion, qu’il faut réformer le système en profondeur et non aggraver la situation en nous enlevant le droit d’être employeur car « trop fragiles ».
      Pour l’instant, je n’ai eu aucune réponse des députés… Suis-je tombée dans les spams? ^^

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